POUL GWENN

 

En ce temps-là, le Pouliguen était un terrain de jeux dont rêvent tous les enfants du monde. le paradis sur terre. Rien ne manquait.

L’océan à perte de vue, derrière l’horizon d’une baie magnifique protégée de la houle et des vents dominants par l’île des Évens et la pointe de Penchâteau. Une plage de sable fin, plus modeste que celle de sa voisine la Baule, mais tellement plus agréable à nos yeux, justement pour cette raison.

 

 

Au-delà du port et du chenal qui séparent le Pouliguen de la Baule, il existait une frontière morale entre les deux communes. Selon nous, la rive-ouest, c'est-à-dire la nôtre, hébergeait la population historique faite de marins et de paysans courageux, tandis que la rive-est cachait honteusement, derrière ses villas cossues, des rentiers oisifs ou, pire encore, des parisiens.

La fierté pouliguennaise m’aveuglait à ce point que j’en oubliais mes racines terriennes et l’aversion de mes auteurs pour les choses de la mer.

L’important était que je sois né au Pouliguen, rue de la Plage et qu’un écrivain de l’envergure de Jules Sandeau ait glorifié mon village en négligeant la Baule qu’il voyait pourtant de sa fenêtre !

L’abbé Roberdel, curé de la paroisse, prêchait que l’histoire du Pouliguen  remontait à la nuit des temps, alors que celle de « la Bôle » n’avait commencé qu’avec le siècle.

En chaire, il prévenait ses paroissiens contre les tentations de « notre grande voisine » dont les palaces et le casino abritaient les pires turpitudes.

Les coureurs de jupons et les ivrognes de son territoire – ils étaient nombreux – recevaient, quant à eux, toute son indulgence.

 

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La mer et la plage n’étaient pas nos seuls lieux d’aventure.

L’étier du marais était notre terrain de chasse au lance-pierres. nous ne tirions pas le moineau, mais le mulet, parfois le goéland que nous dérangions à peine, tant sa couenne est solide.

 

 

 

Quand il n’était pas un circuit de vélocross, le petit bois se muait en réserve indienne, et son calvaire en Fort Alamo. Quelle que soit l’affectation choisie, celle-ci était toujours contraire au règlement municipal, ce qui nous valait d’hilarantes courses-poursuites avec le garde champêtre « qui pue, qui pète dans sa trompette. »

Dieu que la guerre était douce lorsque, blessé à mort par une flèche indienne ou par une balle yankee, je recevais les derniers soins d’une jolie squaw ou d’une belle émigrante.

Je m’arrangeais alors pour mourir plusieurs fois par jour.

Les falaises de la grande-côte étaient nos montagnes rocheuses et le petit bassin, gelé en hiver, notre patinoire.

Aujourd’hui, le Pouliguen est toujours mon terrain de jeu et mon voiler, Angélina, y est amarré, quai Jules Sandeau.